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RESUME GENERAL |
Sous
l’Occupation, Marie Latour, dont l’époux est prisonnier dans
les geôles allemandes, survit difficilement avec ses deux
enfants. Entre la guerre et la dureté de la vie quotidienne,
elle rêve de devenir chanteuse et fuit la réalité en allant
danser dans les cafés avec sa meilleure amie Rachel. Mais le
réel la rattrape : Rachel est déportée et sa voisine de
pallier tombe enceinte alors que son époux doit partir au
STO. En l’aidant à avorter, Marie trouve un moyen de gagner
de l’argent. En devenant « faiseuse d’anges » et en louant
des chambres à des prostituées, elle sort sa famille de la
misère. Avec ses nouvelles activités, elle grimpe dans la
hiérarchie sociale, changeant d’appartement, prenant une
bonne et des cours de chant. Mais son mari, revenu du front,
lui donne bien du souci. Ce dernier n’arrive pas à trouver
sa place dans une famille qui a su se passer de lui. Pendant
que Marie multiplie les avortements et prend un amant, lui
ne trouve pas de travail et passe ses nuits à faire des
collages. La réussite de Marie sera son arrêt de mort. Son
époux ne supportant plus la situation, la dénonce.
Emprisonnée dans une prison pour femmes tenue par des sœurs,
elle est accusée de crime d’Etat aux vues des préceptes du
gouvernement pétainiste et guillotinée. |
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IMAGES DE LA
JUSTICE |
D’un point de
vue scénaristique, la justice ne tient pas ici une place
centrale. Pourtant son rôle ne doit pas être jugé comme
mineur. Effectivement, le récit suit le quotidien de Marie
Latour qui pratique des avortements et loue des chambres à
des prostituées afin de faire vivre ses deux enfants.
Cependant, pour mieux ancrer son regard cynique, Claude
Chabrol mêle le destin d’une femme à l’Histoire française en
faisant se dérouler le récit sous l’Occupation et plus
précisément sous le gouvernement pétainiste. Ainsi
l’Histoire, et à travers elle l’État pétainiste, est
omniprésente tant dans les difficultés liées à la présence
allemande que dans la sentence prononcée à l’encontre de
Marie. En mettant le spectateur en empathie avec son
personnage principal, Claude Chabrol rend sa critique de la
société française des années d’Occupation plus percutante.
Ainsi, c’est la justice qui va briser la vie de Marie et de
sa famille. C’est elle aussi qui va nier ses valeurs, pour
faire un exemple comme le réclame la morale pétainiste.
Asservie à un pouvoir déchu, la Loi est l’entité menaçante
qui juge un peuple qu’elle refuse de comprendre.
Dans les
personnages incarnant la justice, le plus présent à l’écran
et le plus caractérisé est sans contexte l’avocat de Marie.
Idéaliste, il espère pouvoir sauver Marie. Mais il est aussi
lucide et sait que la cour veut faire un exemple à une
époque où la morale étatique a besoin d’être restaurée.
C’est le seul à croire en l’impartialité de la justice et à
la rédemption de sa cliente. Mais dans ce système vicié, il
n’arrive pas à trouver sa place. Ainsi, lors de sa première
apparition il n’est pas en plein exercice de ses fonctions
mais dans sa salle de bain en train de se raser. Cette
présentation permet de montrer que Mourier est préoccupé (il
se coupe) mais qu’en même temps l’affaire est perdue
d’avance. Dès le début, Claude Chabrol matérialise une
triple opposition. Une opposition de sexe (tous les
personnages incarnant la justice sont des hommes),
d’approche de la loi (accusé-accusateur) et de classes
sociales. En effet alors que la séquence précédente montrait
le quotidien de Marie en prison, la suivante transporte le
spectateur dans la luxueuse salle de bain de son avocat.
Néanmoins le cinéaste raccorde les deux univers en utilisant
les mêmes couleurs froides au niveau des décors. De plus,
Mourier est le seul homme bienveillant à l’égard de Marie.
Mais alors qu’il dénonce l’injustice de la peine capitale
infligée à sa cliente et l’hypocrisie de l’État, il ne
confira jamais ses doutes à Marie et enverra à sa place un
avocat stagiaire pour accompagner la jeune femme lors de ses
dernières heures de vie. Cette ambivalence montre la
puissance de l’État sur l’homme de Loi qui n’a d’autre choix
que de plier devant les décisions ordonnées par son
gouvernement. D’ailleurs, par deux fois, Claude Chabrol
indiquera clairement la puissance du politique sur le
judiciaire, en plaçant au-dessus de la tête de l’avocat, en
arrière-plan, le portrait du Maréchal Pétain. En étant
incapable de sauver Marie, l’avocat incarne le désarroi
d’une justice qui ne peut qu’obéir aux instances qui lui
sont supérieures. D’autre part, il ne sera pas caractérisé
par son professionnalisme. En effet, il ne sera pas montrer
en train de plaider mais en train de rendre visite au
colonel Chabert, commissaire du gouvernement auprès du
tribunal d’état, pour amadouer son jugement. D’ailleurs
cette séquence est particulièrement révélatrice de son
utopisme. En effet, il utilise des arguments le
décrédibilisant en tant qu’avocat. Arguant que sa cliente
« a promis de ne pas recommencer » et que « le Christ
lui-même l’aurait pardonné », c’est toute son impuissance et
son inutilité dans l’affaire qui éclate. D’un point de vue
formel, le message est aussi clair. Alors que le Colonel est
filmé debout en légère contre plongée et en cadre mobile,
l’avocat est assis, enfermé dans des cadres serrés et fixes.
Ainsi, ce personnage qui critique l’État mais qui se plie
néanmoins à ses décisions, est un lâche. D’ailleurs lors de
la délibération de la cour, c’est son ombre qui sera suivie
allant à l’encontre de Marie dans le couloir du tribunal. Il
ne maîtrise rien alors qu’il est dans son domaine
d’exercice. Ceci à l’inverse du colonel dont la présence au
sein du jury illustre l’alliance entre l’État, l’armée et la
justice.
Conservateur et
patriotique, le jugement du commissaire du gouvernement
auprès du tribunal d’état est sans appel : Marie doit être
condamnée, la rédemption et le pardon étant impossible dans
la logique de l’exemplarité. La séquence où il reçoit
l’avocat de la « faiseuse d’anges » est d’une ironie
criante. En effet, alors qu’il parle de restaurer la morale
française, il fait une métaphore, parlant de Marie comme
d’un membre gangrené qu’il faut sectionner. Et ce, tout en
se frottant une main gantée. Symbole de son passé guerrier
mais aussi de son privilège, sa main blessée n’ayant, elle,
pas été coupée. Cette séquence offre donc un combat
manichéen gagné d’avance par le militaire, incarnation de la
justice de classe. Elle illustre aussi la confrontation
entre deux générations différentes. C’est d’ailleurs dans
cette logique moralisatrice que le président du tribunal
accuse Marie. D’un ton sec et neutre, il prononce la peine
capitale face à Marie qui ne comprend pas et à son avocat
résigné. Lors de cette séquence, il est aussi intéressant de
remarquer les plans de coupe mettant en exergue les
accessoires du président. Ainsi, il revêt les mêmes
attributs solennels que pour un jugement impartial. Claude
Chabrol donne à voir une vaste farce dans laquelle les
représentants de la justice n’en ont que l’apparence. C’est
aussi le sens de l’ouverture de la première séquence se
déroulant au tribunal. Les magistrats apparaissent dans le
bas du cadre, la majorité du cadre étant occupée par une
allégorie de la justice. Ainsi, la justice conserve son
apparence, revendiquant son rôle dans la conservation de
l’ordre dans un souci d’impartialité évident, et pourtant.
Le cinéaste montre une justice vieillie par la guerre et qui
refuse de reconnaître les conséquences de l’Occupation dans
ses jugements. Cependant, tous sont conscients de la dérive
imprimée par l’État à la justice. En effet, alors que
l’huissier de justice vient faire signer à Marie une
comparution pour le tribunal d’état sans autre explication
que « de toute manière, vous n’avez pas le choix, c’est
l’état », le jeune stagiaire contredit spontanément Marie,
lorsque celle-ci évoque le fait que le Maréchal « ait
raison ». Marie est donc le révélateur de l’asservissement
de toute une caste et de sa honte à épouser une cause en
opposition avec sa définition ontologique.
Cependant c’est
principalement l’État et plus précisément le gouvernement
pétainiste qui essuie les foudres du cinéaste. Mais son
regard acide est double. Alors qu’il dénonce l’influence de
l’État obligeant la justice à agir en fonction de sa morale,
il fustige aussi la justice qui accepte de servir le pouvoir
quitte à renier ses valeurs fondamentales. Le pays en pleine
défaite se venge sur la réussite rieuse de Marie. Pour mieux
transmettre son message, il utilise l’avocat de Marie comme
instance explicatrice de la situation. Ainsi la condamnation
de Marie à la peine capitale est justifiée par le fait que
tout ce qui touche à la morale porte atteinte à État et
surtout par la peur du gouvernement face à une démographie
en baisse. Son cas est donc traité en exemple. L’État
n’accordant plus des droits, mais imposant des devoirs
comme le souligne le jeune avocat, qui rappelle aussi que
son gouvernement condamne les avortements par moral tout en
continuant à envoyer des enfants juifs en Allemagne.
La justice est
donc montrée comme l’exécutante des volontés étatiques. En
ce sens elle ne peut juger le peuple. D’une part par manque
de clairvoyance et d’autre part parce que ces membres,
appartenant aux couches sociales élevées, ne peuvent
comprendre les difficultés du peuple à survivre. D’ailleurs
comme le soulignera Marie : « c’est facile de pas faire de
saloperies quand t’es riche ». Cet antagonisme sera
matérialisé au tribunal à l’aide de plans enfermant chaque
partie dans un cadre étanche. Les deux univers se faisant
face mais ne se retrouvant jamais dans les mêmes cadres.
C’est donc toute la légitimité de la justice dans l’exercice
de ses fonctions qui est ici remise en cause lors d’une
période trouble. Enfin, le prologue vient fustiger la
justice qui, en condamnant Marie, a aussi détruit la vie de
son fils. D’où un texte en incrust : « Ayez pitié des
enfants de ceux que l’on condamne ». |