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TITRE Une affaire de femmes
REALISATEUR Claude Chabrol
ANNEE 1988
DUREE
1h48
PRODUCTEUR Marin Karmitz
GENERIQUE Scénario : Claude Chabrol et Colo Tavernier. Distribution :  François Maistre (juge), Nils Tavernier, Michel Beaune (avocat Mourier), Vincent Gauthier, Louis Ducreux,
EXPLOITATION  
LOCALISATION DES ARCHIVES  
COPIE VHS / DVD collection cinéaste de la nouvelle vague, fil à film
RESUME GENERAL

Sous l’Occupation, Marie Latour, dont l’époux est prisonnier dans les geôles allemandes, survit difficilement avec ses deux enfants. Entre la guerre et la dureté de la vie quotidienne, elle rêve de devenir chanteuse et fuit la réalité en allant danser dans les cafés avec sa meilleure amie Rachel. Mais le réel la rattrape : Rachel est déportée et sa voisine de pallier tombe enceinte alors que son époux doit partir au STO. En l’aidant à avorter, Marie trouve un moyen de gagner de l’argent. En devenant « faiseuse d’anges » et en louant des chambres à des prostituées, elle sort sa famille de la misère. Avec ses nouvelles activités, elle grimpe dans la hiérarchie sociale, changeant d’appartement, prenant une bonne et des cours de chant. Mais son mari, revenu du front, lui donne bien du souci. Ce dernier n’arrive pas à trouver sa place dans une famille qui a su se passer de lui. Pendant que Marie multiplie les avortements et prend un amant, lui ne trouve pas de travail et passe ses nuits à faire des collages. La réussite de Marie sera son arrêt de mort. Son époux ne supportant plus la situation, la dénonce. Emprisonnée dans une prison pour femmes tenue par des sœurs, elle est accusée de crime d’Etat aux vues des préceptes du gouvernement pétainiste et guillotinée.

IMAGES DE LA JUSTICE

D’un point de vue scénaristique, la justice ne tient pas ici une place centrale. Pourtant son rôle ne doit pas être jugé comme mineur. Effectivement, le récit suit le quotidien de Marie Latour qui pratique des avortements et loue des chambres à des prostituées afin de faire vivre ses deux enfants. Cependant, pour mieux ancrer son regard cynique, Claude Chabrol mêle le destin d’une femme à l’Histoire française en faisant se dérouler le récit sous l’Occupation et plus précisément sous le gouvernement pétainiste. Ainsi l’Histoire, et à travers elle l’État pétainiste, est omniprésente tant dans les difficultés liées à la présence allemande que dans la sentence prononcée à l’encontre de Marie. En mettant le spectateur en empathie avec son personnage principal, Claude Chabrol rend sa critique de la société française des années d’Occupation plus percutante. Ainsi, c’est la justice qui va briser la vie de Marie et de sa famille. C’est elle aussi qui va nier ses valeurs, pour faire un exemple comme le réclame la morale pétainiste. Asservie à un pouvoir déchu, la Loi est l’entité menaçante qui juge un peuple qu’elle refuse de comprendre.

Dans les personnages incarnant la justice, le plus présent à l’écran et le plus caractérisé est sans contexte l’avocat de Marie. Idéaliste, il espère pouvoir sauver Marie. Mais il est aussi lucide et sait que la cour veut faire un exemple à une époque où la morale étatique a besoin d’être restaurée. C’est le seul à croire en l’impartialité de la justice et à la rédemption de sa cliente. Mais dans ce système vicié, il n’arrive pas à trouver sa place. Ainsi, lors de sa première apparition il n’est pas en plein exercice de ses fonctions mais dans sa salle de bain en train de se raser. Cette présentation permet de montrer que Mourier est préoccupé (il se coupe) mais qu’en même temps l’affaire est perdue d’avance. Dès le début, Claude Chabrol matérialise une triple opposition. Une opposition de sexe (tous les personnages incarnant la justice sont des hommes), d’approche de la loi (accusé-accusateur) et de classes sociales. En effet alors que la séquence précédente montrait le quotidien de Marie en prison, la suivante transporte le spectateur dans la luxueuse salle de bain de son avocat. Néanmoins le cinéaste raccorde les deux univers en utilisant les mêmes couleurs froides au niveau des décors. De plus, Mourier est le seul homme bienveillant à l’égard de Marie. Mais alors qu’il dénonce l’injustice de la peine capitale infligée à sa cliente et l’hypocrisie de l’État, il ne confira jamais ses doutes à Marie et enverra à sa place un avocat stagiaire pour accompagner la jeune femme lors de ses dernières heures de vie. Cette ambivalence montre la puissance de l’État sur l’homme de Loi qui n’a d’autre choix que de plier devant les décisions ordonnées par son gouvernement. D’ailleurs, par deux fois, Claude Chabrol indiquera clairement la puissance du politique sur le judiciaire, en plaçant au-dessus de la tête de l’avocat, en arrière-plan, le portrait du Maréchal Pétain. En étant incapable de sauver Marie, l’avocat incarne le désarroi d’une justice qui ne peut qu’obéir aux instances qui lui sont supérieures. D’autre part, il ne sera pas caractérisé par son professionnalisme. En effet, il ne sera pas montrer en train de plaider mais en train de rendre visite au colonel Chabert, commissaire du gouvernement auprès du tribunal d’état, pour amadouer son jugement. D’ailleurs cette séquence est particulièrement révélatrice de son utopisme. En effet, il utilise des arguments le décrédibilisant en tant qu’avocat. Arguant que sa cliente « a promis de ne pas recommencer » et que « le Christ lui-même l’aurait pardonné », c’est toute son impuissance et son inutilité dans l’affaire qui éclate. D’un point de vue formel, le message est aussi clair. Alors que le Colonel est filmé debout en légère contre plongée et en cadre mobile, l’avocat est assis, enfermé dans des cadres serrés et fixes.  Ainsi, ce personnage qui critique l’État mais qui se plie néanmoins à ses décisions, est un lâche. D’ailleurs lors de la délibération de la cour, c’est son ombre qui sera suivie allant à l’encontre de Marie dans le couloir du tribunal. Il ne maîtrise rien alors qu’il est dans son domaine d’exercice. Ceci à l’inverse du colonel dont la présence au sein du jury illustre l’alliance entre l’État, l’armée et la justice.

Conservateur et patriotique, le jugement du commissaire du gouvernement auprès du tribunal d’état est sans appel : Marie doit être condamnée, la rédemption et le pardon étant impossible dans la logique de l’exemplarité. La séquence où il reçoit l’avocat de la « faiseuse d’anges » est d’une ironie criante. En effet, alors qu’il parle de restaurer la morale française, il fait une métaphore, parlant de Marie comme d’un membre gangrené qu’il faut sectionner. Et ce, tout en se frottant une main gantée. Symbole de son passé guerrier mais aussi de son privilège, sa main blessée n’ayant, elle, pas été coupée. Cette séquence offre donc un combat manichéen gagné d’avance par le militaire, incarnation de la justice de classe. Elle illustre aussi la confrontation entre deux générations différentes. C’est d’ailleurs dans cette logique moralisatrice que le président du tribunal accuse Marie. D’un ton sec et neutre, il prononce la peine capitale face à Marie qui ne comprend pas et à son avocat  résigné. Lors de cette séquence, il est aussi intéressant de remarquer les plans de coupe mettant en exergue les accessoires du président. Ainsi, il revêt les mêmes attributs solennels que pour un jugement impartial. Claude Chabrol donne à voir une vaste farce dans laquelle les représentants de la justice n’en ont que l’apparence. C’est aussi le sens de l’ouverture de la première séquence se déroulant au tribunal. Les magistrats apparaissent dans le bas du cadre, la majorité du cadre étant occupée par une allégorie de la justice. Ainsi, la justice conserve son apparence, revendiquant son rôle dans la conservation de l’ordre dans un souci d’impartialité évident, et pourtant. Le cinéaste montre une justice vieillie par la guerre et qui refuse de reconnaître les conséquences de l’Occupation dans ses jugements. Cependant, tous sont conscients de la dérive imprimée par l’État à la justice. En effet, alors que l’huissier de justice vient faire signer à Marie une comparution pour le tribunal d’état sans autre explication que « de toute manière, vous n’avez pas le choix, c’est l’état », le jeune stagiaire contredit spontanément Marie, lorsque celle-ci évoque le fait que le Maréchal « ait raison ». Marie est donc le révélateur de l’asservissement de toute une caste et de sa honte à épouser une cause en opposition avec sa définition ontologique.

Cependant c’est principalement l’État et plus précisément le gouvernement pétainiste qui essuie les foudres du cinéaste. Mais son regard acide est double. Alors qu’il dénonce l’influence de l’État obligeant la justice à agir en fonction de sa morale, il fustige aussi la justice qui accepte de servir le pouvoir quitte à renier ses valeurs fondamentales. Le pays en pleine défaite se venge sur la réussite rieuse de Marie. Pour mieux transmettre son message, il utilise l’avocat de Marie comme instance explicatrice de la situation. Ainsi la condamnation de Marie à la peine capitale est justifiée par le fait que tout ce qui touche à la morale porte atteinte à État et surtout par la peur du gouvernement face à une démographie en baisse. Son cas est donc traité en exemple. L’État n’accordant plus des droits, mais imposant des devoirs  comme le souligne le jeune avocat, qui rappelle aussi que son gouvernement condamne les avortements par moral tout en continuant à envoyer des enfants juifs en Allemagne.

La justice est donc montrée comme l’exécutante des volontés étatiques. En ce sens elle ne peut juger le peuple. D’une part par manque de clairvoyance et d’autre part parce que ces membres, appartenant aux couches sociales élevées, ne peuvent comprendre les difficultés du peuple à survivre. D’ailleurs comme le soulignera Marie : « c’est facile de pas faire de saloperies quand t’es riche ». Cet antagonisme sera matérialisé au tribunal à l’aide de plans enfermant chaque partie dans un cadre étanche. Les deux univers se faisant face mais ne se retrouvant jamais dans les mêmes cadres. C’est donc toute la légitimité de la justice dans l’exercice de ses fonctions qui est ici remise en cause lors d’une période trouble. Enfin, le prologue vient fustiger la justice qui, en condamnant Marie, a aussi détruit la vie de son fils. D’où un texte en incrust : « Ayez pitié des enfants de ceux que l’on condamne ».

Fiche réalisée par Myriam Gharbi


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