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IMAGES DE LA
JUSTICE |
Landru est le personnage
principal du film. En ce sens, Claude Chabrol en fait un personnage sympathique dont
les meurtres sont justifiés par des carences sociales, à
savoir : le manque d’argent en temps de guerre. Souvent,
l’œuvre du cinéaste dresse un constat social consternant.
Ici ce sera le désordre social généré par la première guerre
mondiale. Guerre qui dépasse son rôle de cadre historique
puisqu’elle est le véritable point de départ de l’activité
de M. Boyer alias Landru. Ainsi pour conserver son rôle de
chef de famille, il se met à tuer. Claude Chabrol
s’intéresse donc au cas Landru dans sa dimension de
signification sociale. En effet, il ne fait pas l’objet
d’une caractérisation psychologique précise, sa personnalité
restant impénétrable et ses motivations obscures. Avec ces
deux destins qui se croisent (celui d’une nation et d’un
meurtrier), le cinéaste pose sa dichotomie dans toute son
ampleur : La guerre fait mourir des milliers d’hommes, alors
pourquoi Landru n’assurerait-il pas la survie de sa famille,
à qui la guerre a enlevé le pain de la bouche, en tuant
quelques femmes seules? C’est à partir de ce double point
de départ que le cinéaste met le spectateur en empathie avec
Landru, car le monstre sanguinaire est le produit de la
guerre. D’ailleurs est-il vraiment coupable? Les femmes
supposées mortes, étant montrées comme acceptant leur statut
de victimes en répondant à l’annonce de Landru. De plus, le
spectateur ne le verra jamais tuer. Seule trace de ses
supposés crimes : la fumée s’échappant de la cheminée. Ce
personnage est donc caractérisé par une parfaite innocence.
Innocence qu’il revendiquera au tribunal, rejetant toute
faute sur les policiers, aumôniers substituts, tous
représentants d’un secteur de l’ordre social. Il continuera
à clamer son innocence jusque dans les dernières minutes du
film où il est conduit à la guillotine : “ je meurs l’âme
innocente et tranquille, Messieurs, veuillez recevoir, avec
mes respects, mes souhaits que la vôtre soit de même ”.
Ainsi, au lieu de tenter de se racheter de ses crimes, il
les proclame hautement. Le message de Claude Chabrol est
clair : dans un univers basé sur le crime, il n’est possible
de s’élever qu’en étant un grand criminel. La sérénité de
Landru est alors pleinement justifiable : son innocence ne
pouvant être mesurable qu’en comparaison avec celle de ses
juges. D’ailleurs en plaidant sa non-culpabilité,
l’ex-antiquaire réussira à séduire le public qui s’amusera
du ridicule du procès pointé par Landru.
En ce sens,
le scénario est en majorité basé sur le parcours du
personnage éponyme. Les représentants de la justice
n’apparaissant que dans le dernier tiers du film.
Mandataires de la société et garants de son équilibre, les
policiers sont mis sur la piste du tueur par la sœur d’une
des victimes (Denise Provence) qui le croise par hasard dans
un magasin de porcelaine. En effet, durant la guerre les
signalements de disparition avaient été pris à la légère par
la police. La préoccupation nationale étant entièrement
tournée vers l’effort de guerre. Ainsi, l’entrée en action
de la police puis des magistrats correspond, dans le film, à
l’annonce de la victoire française. Pourtant, d’un point de
vue dramatique, sa place est loin d’être mineure. En effet,
l’arrivée dans le récit de la justice et de ses
représentants cristallise le lien de cause à effet entre la
situation historique et les crimes de Landru tout en mettant
en avant le désordre social de l’après-guerre. Ainsi , le
commissaire Belin fera lui-même le lien entre la guerre et
les meurtres commis par Landru : “nous vivons une époque
terrible. D’un côté les hommes qui disparaissent, de l’autre
les femmes… bientôt on n’aura plus personne ”.
Chronologiquement, l’ordre est tout d’abord incarné par le
commissaire Belin et par ses sbires. Mais le discours du
cinéaste est précis : après avoir mis en empathie le
spectateur avec le tueur, la police est montrée comme un
organe à la solde de l’état, peuplé de marionnettes
ridicules. Ainsi la présentation des policiers et du
commissaire est emblématique du regard acide porté par le
cinéaste sur l’ordre établi. Ils prennent tout d’abord les
signalements de disparition à la légère, puis ironie du
cinéaste, la caméra passe de l’appartement de la maîtresse
de Landru au commissariat. En raccord son, un des policiers
chante le même morceau que le tueur. Dès leur apparition,
les fonctionnaires de police n’ont donc aucune crédibilité :
fainéants, ils semblent appartenir à un autre âge,
visiblement peu soucieux du fait qu’un assassin court les
rues. Vêtus de costumes noirs identiques, les policiers sont
rendus ridicules. En effet, leur départ pour le magasin
“ Aux lions de faïence ” où a été signalé Landru contient
tous les ingrédients du gag. Alors que les policiers partent
mécaniquement en petites foulées (façons charlots), le
commissaire ouvre une seconde porte qui n’est autre qu’une
fausse porte que l’on retrouve au théâtre. Renouant avec la
tradition du comique cinématographique, Chabrol utilise le
gag de la fausse porte s’ouvrant sur un mur sur lequel le
commissaire vient se cogner. D’ailleurs, durant toute cette
séquence les éléments sont contre lui. Après avoir eu des
difficultés à raccrocher le téléphone correctement, il se
trompe de porte avant de rater Landru, entre-temps parti du
magasin. Ainsi, dès sa présentation, le commissaire Belin
est montré comme un personnage de farce, notamment dans son
jeu d’acteur. En effet, il est, par exemple, mis
radicalement en opposition avec Landru à travers sa manière
de s’exprimer. Alors que le tueur parle dans un langage
soutenu, les paroles du commissaire sont caractérisés par un
roulement des “ r ” rappelant l’accent des campagnes. Claude
Chabrol ne s’arrête pas là. Alors que le spectateur peut
s’attendre à une course-poursuite, le mauvais sort
chabrolien s’acharne : la voiture de police cale et les
policiers ont le plus grand mal à redémarrer. Alliant le
comique de situation avec le comique de gestes, le cinéaste
montre une police dépassée par les évènements, incapable
d’arrêter le tueur, par malchance et surtout par
maladresse. Le regard cynique de l’auteur ne s’arrête pas
là. En effet, alors que l’arrestation est imminente, un
nouvel obstacle se dresse face aux policiers. Cette fois, il
s’agira d’un événement naturel : le coucher de soleil qui
vient interdire aux fonctionnaires de procéder à
l’arrestation. Chabrol profite de cette séquence pour
montrer l’incapacité policière. Il la finit en utilisant le
comique verbal. Alors qu’ils sont dans les escaliers de
l’immeuble qu’occupe Landru et qu’ils l’entendent chanter,
un policier ne peut s’empêcher de s’exclamer : “ Il chante
faux! ”. Seul le commissaire bénéficie d’une crédibilité…
toute relative. En effet, il apparaît comme le seul
personnage désirant l’arrestation de Landru. Mais le
burlesque ayant contaminé son entourage, ces actions et
phrases souffrent de ridicule. Ainsi, lorsqu’il décide de
“ planquer ” devant la porte de l’appartement, il prononce
d’un ton exagéré : “ Quand la justice est en marche rien
ne l’arrête ”. Phrase ne rencontrant aucune crédibilité, la
séquence étant précédée par les désagréments subies par les
forces de l’ordre. Le commissaire est le garant théorique de
l’ordre. Ainsi lorsqu’il décide d’attendre devant
l’appartement, il s’allonge devant la porte avec un journal.
Quelques minutes plus tard, un plan le montre assoupi.
L’ordre incarné par les policiers est donc montré d’une
manière grotesque, et ce dès que ces représentants
apparaissent à l’écran. Ainsi, lorsqu’ils arrêtent Landru,
ils sont cinq face à un homme calme, en pyjama n’opposant
aucune protestation. Ici, aussi le grotesque fait rage
puisque les policiers s’occuperont plus de la maîtresse de
Landru évanouie que de l’assassin-même. Le schéma se
reproduira lors de l’interrogatoire. Dans cette séquence
c’est Landru qui mène le dialogue au détriment du
commissaire qui n’arrive pas à obtenir des aveux. En ce
sens, une autre séquence mérite d’être soulignée. Il s’agit
de la fouille de la maison de campagne du tueur de Gambais.
Les policiers, toujours vêtus de costumes identiques,
s’affairent en creusant dans le jardin pendant que Landru
apparaît vêtu d’une gabardine kakie et d’un béret. Ce
changement vestimentaire (Landru apparaît toujours en habits
de bourgeois) accentue le côté “ français moyen ” du tueur,
venant renouveler et accentuer le dispositif
d’identification du spectateur. Ainsi, nous retrouvons le
cynisme chabrolien face à la bourgeoisie. En effet en
mettant l’accent sur l’appartenance de Landru aux classes
moyennes, le cinéaste pose une véritable dichotomie avec le
monde bourgeois. D’ailleurs ce sont les représentants de cet
univers qui le condamneront pour avoir assassiné leurs
semblables. De plus, la caméra restera centrée sur Landru
dans la majorité de la séquence, ne montrant que lors d’un
panoramique de présentation, les policiers en plein travail.
Ce dispositif met aussi en exergue le savoir du spectateur :
il sait qu’en creusant les policiers ne trouveront rien.
Claude Chabrol s’amuse ici, comme Landru, des fouilles des
policiers, et il emporte le public dans ce même regard
d’ironie. La découverte d’ossements dans la grange vient
rapidement troubler cet état, le pouvoir passant du côté des
forces de l’ordre qui ont fait une découverte. Le spectateur
a alors un court instant de doutes, récompensé par
l’humiliation du commissaire et de ses hommes. Landru
reconnaît bien deux meurtres : ceux de deux chiens
appartenant à une de ses maîtresses. La séquence se
conclura sur un dicton du cru du commissaire : “ Qui peut
étrangler un animal, peut tuer un homme ”.
L’affaire
Landru va être conduite au tribunal malgré l’absence criante
de preuve. Le cinéaste continue logiquement de fustiger les
représentants de l’état, et ce dans toutes les séquences se
déroulant au tribunal. Ainsi, les hommes de loi sont tous
des personnages vieillissants que le procès ennuie. En
effet, dans plusieurs séquences, certains sont montrés en
train de bailler, de dormir, d’enlever leurs lunettes ou de
dessiner sur des feuilles. Ainsi, ceux qui sont censés être
les bons garants de l’ordre et de la loi n’affichent aucun
sérieux dans l’exercice de leur fonction. La justice
apparaît donc comme une force aveugle, capable de condamner
à mort un homme sans plus de considération. D’ailleurs tout
est fait pour mettre en relief la partialité de la cour. En
effet, alors que le spectateur apprend les manipulations
d’opinions souhaitées par Clémenceau, Landru pointe
verbalement les dysfonctionnements de son inculpation,
venant ridiculiser la cour et les policiers. Il dénonce les
conditions de son arrestation et met en avant la partialité
de la cour, sûre de sa culpabilité. Claude Chabrol démontre
donc comment un tribunal peut s’être construit sa propre
vérité, avant le procès, et la manière dont il tente de
l’imposer. Seul l’avocat de l’assassin est présenté
positivement. En professionnel, il tente de défendre au
mieux son client. Mais il est condamné à la fin comme le
reste de sa caste. En effet, dans les secondes précédant
l’exécution de Landru, il demande à connaître la vérité. Non
pour seulement la savoir mais pour se déculpabiliser. Mais
Landru conscient de cette dimension culpabilisante, mourra
avec son secret.
Nous avons
pu le voir grâce à l’analyse des personnages, Claude Chabrol
dénonce ici les institutions responsable du maintien de
l’ordre. Le choix du cas Landru est déjà emblématique. En
effet, le tueur resta présumé, les preuves n’ayant pas été
fondamentalement accusatrices. De plus il met en scène une
justice à la solde du pouvoir. En effet, avec les séquences
se déroulant entre Clémenceau et son chef de cabinet, le
cinéaste met en exergue plusieurs dysfonctionnements. Alors
que la paix devait être le souci majeur de l’ordre social,
elle apparaît encore plus dangereuse que la guerre elle-même
pour les gouvernants. Clémenceau le résume clairement :
“ Cette paix est encore plus dure que la guerre. S’ils
pouvaient s’occuper d’autre chose ”. Pour distraire
l’opinion publique des questions politiques de l’époque,
rien de telle que le cas Landru. Avec des plans de coupe
montrant les différentes “ Une ” des journaux, Chabrol
explicite le lien entre l’Etat, la loi et la presse. Ainsi,
la société a besoin du sang des soldats et des criminels
comme Landru pour garder son équilibre. Alors même si la
police ne bénéficie d’aucun savoir-faire dans l’arrestation,
même si aucune véritable enquête n’est montrée, et même si
les dysfonctionnements du tribunal sont pointés, Landru est
condamné à la peine capitale. Preuve du grotesque du procès
: le témoignage de la cartomancienne qui s’excuse de ne pas
avoir pu prévoir les différents meurtres de l’accusé. Le
cinéaste montre une justice à la solde du pouvoir, cherchant
elle-aussi à justifier son utilité. Ainsi lorsqu’un des
magistrats déclare : “ Nous sommes en France ici, nous ne
condamnons pas sans preuve ”, un toussotement parasite
immédiatement la bande son, venant rappeler les manquements
de l’affaire. Ainsi Claude Chabrol montre la machine
policière et judiciaire en route que rien ne peut arrêter
même le soupçon de condamner un innocent. De plus, comme
nous avons pu l’évoquer plus haut, Claude Chabrol construit
aussi son film sur les oppositions de classes sociales. En
effet, Landru en voulant se hisser dans les hautes sphères
et en voulant trouver un moyen de subvenir aux besoins de sa
famille, a fauté. Mais qui peut comprendre ses raisons? Pas
le tribunal ni la presse mais le peuple qui assiste aux
audiences et prend parti pour l’assassin. |