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TITRE Landru
REALISATEUR Claude Chabrol
ANNEE 1962
DUREE 1h55
PRODUCTEUR Carlo Ponti (C.C.C) et Georges de Beauregard (Rome-Paris-Films)
GENERIQUE Scénario et dialogues : Françoise Sagan et Claude Chabrol. Acteurs : Charles Denner (Landru), Sacha Briquet (le substitut), Robert Brunier (le président), Claude Mansart (Maître de Moro-Giafferi), Mario David (le procureur), Jean-Louis Maury (le commissaire Belin), Attal et Sari (deux gendarmes)
EXPLOITATION Lux-CCF. Sortie à Paris le 25 janvier 1963
LOCALISATION DES ARCHIVES  
COPIE VHS / DVD cineclassic
RESUME GENERAL Pendant que la Grande Guerre fait rage, Henri Désiré Landru connaît de réelles difficultés à subvenir aux besoins quotidiens de sa femme et de ses enfants. Afin de nourrir sa famille, il décide de faire publier des annonces matrimoniales lui permettant d’attirer des femmes seules et surtout fortunées. Séducteur en puissance, Landru attire ses proies dans une maison de campagne, louée pour l’occasion. Après les avoir rendu amoureuses et leur avoir extorqué leur précieuse signature ouvrant droit à leurs comptes en banque, il les assassine et incinère les corps. Puis c’est la victoire. La France a vaincu l’armée Allemande et les hommes mobilisés rentrent dans leur foyer. Pour le tueur de Gambais, la fin de la guerre sonne la fin de ses “ affaires ”. Finalement arrêté, il clamera son innocence, arguant d’être traduit au tribunal sans preuve. Et, ce jusqu’à la guillotine.
IMAGES DE LA JUSTICE

Landru est le personnage principal du film. En ce sens, Claude Chabrol en fait un personnage sympathique dont les meurtres sont justifiés par des carences sociales, à savoir : le manque d’argent en temps de guerre. Souvent, l’œuvre du cinéaste dresse un constat social consternant. Ici ce sera le désordre social généré par la première guerre mondiale. Guerre qui dépasse son rôle de cadre historique puisqu’elle est le véritable point de départ de l’activité de M. Boyer alias Landru. Ainsi pour conserver son rôle de chef de famille, il se met à tuer. Claude Chabrol s’intéresse donc au cas Landru dans sa dimension de signification sociale. En effet, il ne fait pas l’objet d’une caractérisation psychologique précise, sa personnalité restant impénétrable et ses motivations obscures. Avec ces deux destins qui se croisent (celui d’une nation et d’un meurtrier), le cinéaste pose sa  dichotomie dans toute son ampleur : La guerre fait mourir des milliers d’hommes, alors pourquoi Landru n’assurerait-il pas la survie de sa famille, à qui la guerre a enlevé le pain de la bouche, en tuant quelques femmes seules?  C’est à partir de ce double point de départ que le cinéaste met le spectateur en empathie avec Landru, car le monstre sanguinaire est le produit de la guerre. D’ailleurs est-il vraiment coupable?  Les femmes supposées mortes, étant montrées comme acceptant leur statut de victimes en répondant à l’annonce de Landru. De plus, le spectateur ne le verra jamais tuer. Seule trace de ses supposés crimes : la fumée s’échappant de la cheminée. Ce personnage est donc caractérisé par une parfaite innocence. Innocence  qu’il revendiquera au tribunal, rejetant toute faute sur les policiers, aumôniers substituts, tous représentants d’un secteur de l’ordre social. Il continuera à clamer son innocence  jusque dans les dernières minutes du film où il est conduit à la guillotine : “ je meurs l’âme innocente et tranquille, Messieurs, veuillez recevoir, avec mes respects, mes souhaits que la vôtre soit de même ”. Ainsi, au  lieu de tenter de se racheter  de ses crimes, il les proclame hautement. Le message de Claude Chabrol est clair : dans un univers basé sur le crime, il n’est possible de s’élever qu’en étant un grand criminel. La sérénité de Landru est alors pleinement justifiable : son innocence ne pouvant être mesurable qu’en  comparaison avec celle de ses juges. D’ailleurs en plaidant sa non-culpabilité, l’ex-antiquaire réussira à séduire le public qui  s’amusera du ridicule du procès pointé par Landru.

 En ce sens, le scénario est en majorité basé sur le parcours du personnage éponyme. Les représentants de la justice n’apparaissant que dans le dernier tiers du film. Mandataires de la société et garants de son équilibre, les policiers sont mis sur la piste du tueur par la sœur d’une des victimes (Denise Provence) qui le croise par hasard dans un magasin de porcelaine. En effet, durant la guerre les signalements de disparition avaient été pris à la légère par la police. La préoccupation nationale étant entièrement tournée vers l’effort de guerre. Ainsi, l’entrée en action de la police puis des magistrats correspond, dans le film, à l’annonce de la victoire française.  Pourtant, d’un point de vue dramatique, sa place est loin d’être mineure. En effet, l’arrivée dans le récit de la justice et de ses représentants cristallise le lien de cause à effet entre la situation historique et les crimes de Landru tout en mettant en avant le désordre social de l’après-guerre. Ainsi , le commissaire Belin fera lui-même le lien entre la guerre et les meurtres commis par Landru : “nous vivons une époque terrible. D’un côté les hommes qui disparaissent, de l’autre les femmes… bientôt on n’aura plus personne ”.

Chronologiquement, l’ordre est tout d’abord incarné par le commissaire Belin et par ses sbires. Mais le discours du cinéaste est précis : après avoir mis en empathie le spectateur avec le tueur, la police est montrée comme un organe à la solde de l’état, peuplé de marionnettes ridicules. Ainsi la présentation des policiers et du commissaire est emblématique du regard acide porté par le cinéaste sur l’ordre établi. Ils prennent tout d’abord les signalements de disparition à la légère, puis ironie du cinéaste, la caméra passe de l’appartement de la maîtresse de Landru au commissariat. En raccord son, un des policiers chante le même morceau que le tueur. Dès leur apparition, les fonctionnaires de police n’ont donc aucune crédibilité : fainéants, ils semblent appartenir à un autre âge, visiblement peu soucieux du fait qu’un assassin court les rues. Vêtus de costumes noirs identiques, les policiers sont rendus ridicules. En effet, leur départ pour le magasin “ Aux lions de faïence ” où a été signalé Landru contient tous les ingrédients du gag. Alors que les policiers partent mécaniquement en petites foulées (façons charlots), le commissaire ouvre une seconde porte qui n’est autre qu’une fausse porte que l’on retrouve au théâtre. Renouant avec la tradition du comique cinématographique, Chabrol utilise le gag de la fausse porte s’ouvrant sur un mur sur lequel le commissaire vient se cogner. D’ailleurs, durant toute cette séquence les éléments sont contre lui. Après avoir eu des difficultés à raccrocher le téléphone correctement, il se trompe de porte avant de rater Landru, entre-temps parti du magasin. Ainsi, dès sa présentation, le commissaire Belin est montré comme un personnage de farce, notamment dans son jeu d’acteur. En effet, il est, par exemple, mis radicalement en opposition avec Landru à travers sa manière de s’exprimer. Alors que le tueur parle dans un langage soutenu, les paroles du commissaire sont caractérisés par un roulement des “ r ” rappelant l’accent des campagnes. Claude Chabrol ne s’arrête pas là. Alors que le spectateur peut s’attendre à une course-poursuite, le mauvais sort chabrolien  s’acharne : la voiture de police cale et les policiers ont le plus grand mal à redémarrer. Alliant le comique de situation avec le comique de gestes, le cinéaste montre une police dépassée par les évènements, incapable d’arrêter le tueur, par malchance et surtout par maladresse.  Le regard cynique de l’auteur ne s’arrête pas là. En effet, alors que l’arrestation est imminente, un nouvel obstacle se dresse face aux policiers. Cette fois, il s’agira d’un événement naturel : le coucher de soleil qui vient interdire aux fonctionnaires de procéder à l’arrestation. Chabrol profite de cette séquence pour montrer l’incapacité policière. Il la finit en utilisant le comique verbal. Alors qu’ils sont dans les escaliers de l’immeuble qu’occupe Landru et qu’ils l’entendent chanter, un policier ne peut s’empêcher de  s’exclamer : “ Il chante faux! ”. Seul le commissaire bénéficie d’une crédibilité… toute relative. En effet, il apparaît comme le seul personnage désirant l’arrestation de Landru. Mais le burlesque ayant contaminé son entourage, ces actions et phrases souffrent de ridicule. Ainsi, lorsqu’il décide de “ planquer ” devant la porte de l’appartement, il prononce d’un ton exagéré :  “  Quand la justice est en marche rien ne l’arrête ”. Phrase ne rencontrant aucune crédibilité, la séquence étant précédée par les désagréments subies par les forces de l’ordre. Le commissaire est le garant théorique de l’ordre. Ainsi lorsqu’il décide d’attendre devant l’appartement, il s’allonge devant la porte avec un journal. Quelques minutes plus tard, un plan le montre assoupi. L’ordre incarné par les policiers est donc montré d’une manière grotesque, et ce dès que ces représentants apparaissent à l’écran. Ainsi, lorsqu’ils arrêtent Landru, ils sont cinq face à un  homme calme, en pyjama n’opposant aucune protestation. Ici, aussi le grotesque fait rage puisque les policiers s’occuperont plus de la maîtresse de Landru évanouie que de l’assassin-même. Le schéma se reproduira lors de l’interrogatoire. Dans cette séquence c’est Landru qui mène le dialogue au détriment du commissaire qui n’arrive pas à obtenir des aveux. En ce sens,  une autre séquence mérite d’être soulignée. Il s’agit de la fouille de la maison de campagne du tueur de Gambais. Les policiers, toujours vêtus de costumes identiques, s’affairent  en creusant dans le jardin pendant que Landru apparaît vêtu d’une gabardine kakie et d’un béret. Ce changement vestimentaire (Landru apparaît toujours en habits de bourgeois) accentue le côté “ français moyen ” du tueur, venant renouveler et accentuer le dispositif d’identification du spectateur. Ainsi, nous retrouvons le cynisme chabrolien face à la bourgeoisie. En effet en mettant l’accent sur l’appartenance de Landru aux classes moyennes, le cinéaste pose une véritable dichotomie avec le monde bourgeois. D’ailleurs ce sont les représentants de cet univers qui le condamneront pour avoir assassiné leurs semblables. De plus, la caméra restera centrée sur Landru dans la majorité de la séquence, ne montrant que lors d’un panoramique de présentation, les policiers en plein travail. Ce dispositif met aussi en exergue le savoir du spectateur : il sait qu’en creusant les policiers ne trouveront rien. Claude Chabrol s’amuse ici, comme Landru, des fouilles des policiers, et il emporte le public dans ce même regard d’ironie. La découverte d’ossements dans la grange vient rapidement troubler cet état, le pouvoir passant du côté des forces de l’ordre qui ont fait une découverte. Le spectateur a alors un court instant de doutes, récompensé  par l’humiliation du commissaire et de ses hommes. Landru reconnaît bien deux meurtres : ceux de deux chiens appartenant à une de ses maîtresses.  La séquence se conclura sur un dicton du cru du commissaire : “ Qui peut étrangler un animal, peut tuer un homme ”.

L’affaire Landru va être conduite au tribunal malgré l’absence criante de preuve. Le cinéaste continue logiquement de fustiger les représentants de l’état, et ce dans toutes les séquences se déroulant au tribunal. Ainsi, les hommes de loi sont tous des personnages vieillissants que le procès ennuie. En effet, dans plusieurs séquences, certains sont montrés en train de bailler, de dormir, d’enlever leurs lunettes ou de dessiner sur des feuilles. Ainsi, ceux qui sont censés être les bons garants de l’ordre et de la loi n’affichent aucun sérieux dans l’exercice de leur fonction. La justice apparaît donc comme une force aveugle, capable de condamner à mort un homme sans plus de considération. D’ailleurs tout est fait pour mettre en relief la partialité de la cour. En effet, alors que le spectateur apprend les manipulations d’opinions souhaitées par Clémenceau, Landru pointe verbalement les dysfonctionnements de son inculpation, venant ridiculiser la cour et les policiers. Il dénonce les conditions de son arrestation et met en avant la partialité de la cour, sûre de sa culpabilité. Claude Chabrol démontre donc comment un tribunal peut s’être construit sa propre vérité, avant le procès, et la manière dont il tente de l’imposer. Seul l’avocat de l’assassin est présenté positivement. En professionnel, il tente de défendre au mieux son client. Mais il est condamné à la fin comme le reste de sa caste. En effet, dans les secondes précédant l’exécution de Landru, il demande à connaître la vérité. Non pour seulement la savoir mais pour se déculpabiliser. Mais Landru conscient de cette dimension culpabilisante, mourra avec son secret.

Nous avons pu le voir grâce à l’analyse des personnages, Claude Chabrol dénonce ici les institutions responsable du maintien de l’ordre. Le choix du cas Landru est déjà emblématique. En effet, le tueur resta présumé, les preuves n’ayant pas été fondamentalement accusatrices. De plus il met en scène une justice à la solde du pouvoir. En effet, avec les séquences se déroulant entre Clémenceau et son chef de cabinet, le cinéaste met en exergue plusieurs dysfonctionnements. Alors que la paix devait être le souci majeur de l’ordre social, elle apparaît encore plus dangereuse que la guerre elle-même pour les gouvernants. Clémenceau le résume clairement : “ Cette paix est encore plus dure que la guerre. S’ils pouvaient s’occuper d’autre chose ”. Pour distraire l’opinion publique des questions politiques de l’époque, rien de telle que le cas Landru. Avec des plans de coupe montrant les différentes “ Une ” des journaux, Chabrol explicite le lien entre l’Etat, la loi et la presse.  Ainsi, la société a besoin du sang des soldats et des criminels comme Landru pour garder son équilibre. Alors même si la police ne bénéficie d’aucun savoir-faire dans l’arrestation, même si aucune véritable enquête n’est montrée, et même si les dysfonctionnements du tribunal sont pointés, Landru est condamné à la peine capitale. Preuve du grotesque du procès : le témoignage de la cartomancienne qui s’excuse de ne pas avoir pu prévoir les différents meurtres de l’accusé.  Le cinéaste montre une justice à la solde du pouvoir, cherchant elle-aussi à justifier son utilité. Ainsi lorsqu’un des magistrats déclare : “ Nous sommes en France ici, nous ne condamnons pas sans preuve ”, un toussotement parasite immédiatement la bande son, venant rappeler les manquements de l’affaire. Ainsi Claude Chabrol montre la machine policière et judiciaire en route que rien ne peut arrêter même le soupçon de condamner un innocent. De plus, comme nous avons pu l’évoquer plus haut, Claude Chabrol construit aussi son film sur les oppositions de classes sociales. En effet, Landru en voulant se hisser dans les hautes sphères et en voulant trouver un moyen de subvenir aux besoins de sa famille, a fauté. Mais qui peut comprendre ses raisons? Pas le tribunal  ni la presse mais le peuple qui assiste aux audiences et prend parti pour l’assassin.

Fiche réalisée par Myriam Gharbi


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